Chronique|

Le début d’un nouveau cycle

L’industrie du tourisme a bien changé au cours des dix dernières années. Alors que les voyageurs reprennent la route, le temps est venu pour un nouveau cycle.

CHRONIQUE / Après combien de temps cesse-t-on de célébrer des anniversaires? Après combien de temps devient-il farfelu de souligner un événement marquant? On compte les premiers mois de bébé pendant presque deux ans avant de marquer sa naissance une fois l’an. On fait presque pareil pour les mariages, du moins pour les échevelés comme moi, en passant des noces de paillettes aux noces de dentelles, avant de se rappeler une fois l’an qu’on s’est passé un peu d’or au doigt.


C’est peut-être la pandémie qui s’est accompagnée d’un grand brouillard. Peut-être juste la vie, aussi, qui s’embrouille en même temps que la mémoire, et qui se rend compte qu’on aura tôt fait d’avoir trop de choses à se rappeler. Voilà dix ans, maintenant, que le Bourlingueur est né. À ma grande surprise, c’est à peine si j’ai pris cinq minutes pour regarder combien de vécu peuvent contenir dix années si on entasse tout bien soigneusement. Dix ans, c’est peu et plutôt long en même temps. C’est beaucoup de changements, par-dessus tout, dans une industrie, le tourisme, qui s’était particulièrement démocratisée avant de se placer au neutre pour presque deux années complètes. C’est assez pour avoir fait un tour complet sur soi-même, pour avoir vécu le vertige de se lancer à l’aventure au tournant des années 2010, et retrouver la même faiblesse dans les genoux d’avoir perdu ses repères avant de plonger une nouvelle fois.

J’ai commencé à voyager il y a plus de dix ans. Mais c’est en 2012 que je suis parti longtemps, que j’ai commencé à raconter. Voyager, c’est comme apprendre une nouvelle langue : plus on pratique, plus on apprend de ses erreurs, plus on met de côté le sentiment de l’imposteur. Et quand on s’arrête trop longtemps, on fait dix pas en arrière et on trébuche dans nos propres lacets avant même le premier pas.

Avant, j’illustrais mon amour du voyage comme une envie de me mettre en danger. Aujourd’hui, avec le recul, cette expression ne colle plus. Le mot « danger » ne prend plus le même sens. On part pour relever un défi qu’on se lance à soi-même, peut-être, mais on devrait surtout chercher à s’ouvrir les esprits. À une époque où on confond dictature et encadrement pour le bien collectif, où on crie à l’aide quand on se cogne le petit orteil alors que d’autres s’agenouillent devant des chars d’assaut pour sauver leur patrie, voyager devrait aussi servir à s’éduquer.

La piste de bobsleigh des Jeux olympiques de Sarajevo  avait été transformée en repaire pour les tireurs d’élite.

S’il était encore un peu exceptionnel, en 2012, de partir faire le tour du monde, il est moins rare aujourd’hui de trouver des jeunes adultes aux passeports bien remplis. Tant mieux. C’est en constatant ma propre différence, dans une mer d’étrangers où personne n’avait la peau blanche, que j’ai complètement compris ce que ça signifie de ne voir nulle part quelqu’un qui nous ressemble complètement.

L’industrie, néanmoins, a changé. Elle renaîtra grandie, je le souhaite, des turbulences des années 2020.

On a passé deux ans à se crier des noms. À se (faire) traiter de « moutons » en bêlant trop souvent pour rien. Ne devenons pas des moutons et cessons de n’aller que là où tout le monde est déjà allé. Donnons-nous le droit de voir Venise, Orlando, Paris ou Rome, mais aventurons-nous là où le touriste n’est pas l’unique ami qu’on puisse rencontrer. Cherchons des moyens d’investir vraiment dans les communautés qui nous accueillent et évitons de les démolir pour quelques mentions sur Tik Tok. D’ores et déjà, il est un public qui le réclame. Et c’est tant mieux.

L’industrie a changé parce que nous avons tous le monde entier au bout du doigt, sur un écran lumineux que je me refusais encore de trimballer dans mes bagages il y a dix ans. Ce formidable outil contribue à notre sécurité, nous permet de nous retrouver quand nous sommes perdus et de traduire le moindre mot qui nous paraît incompréhensible. Plus besoin d’apprendre tout le dictionnaire avant de partir, Siri nous soufflera le lexique qu’il nous importe de connaître. Merveilleux. Les cartes des villes à consulter hors ligne, pour les dinosaures comme moi qui n’achètent pas de carte SIM à l’étranger et qui n’ont pas de forfait de données à tout casser, sont l’invention du siècle.

En dix ans, il est devenu moins aisé de visiter certains pays, comme la Chine.

Mais je l’avoue, je m’emmerde un peu de dépendre de la batterie de mon téléphone, qui me lâche toujours de plus en plus vite. Je m’ennuie aussi des bons vieux guides qui me faisaient visiter un musée en groupe, sans que je sois forcé de me coller un écouteur sur l’oreille et de me scotcher un écran dans le visage. Je m’ennuie un peu de la simplicité, du contact humain, de l’entraide qui ne venait pas d’une machine.

Ce qui a changé, aussi, c’est la sécurité toujours plus contraignante dans les aéroports et le réflexe à ne plus négliger de contrevérifier les exigences avant de prendre le large : vaccins, visa, tests PCR, pas de cailloux dans les souliers, pas de liquides dans les poches, pas de tampon israélien dans le passeport. Contraignante, la sécurité l’est plus aussi avec les risques accrus d’attaques terroristes. On nous recommande souvent d’éviter les attroupements, on a fait des grandes villes des cibles où il arrive qu’on se montre soudainement méfiant.

En dix ans, il est devenu moins aisé de visiter la Chine, l’Ukraine, la Russie, le Mali. En contrepartie, les Émirats et l’Ouzbékistan exigeaient des visas pour les Canadiens, en 2012. Ce n’est plus le cas. L’anglais s’est propagé aussi, rendant les communications plus fluides pour tous ceux qui baragouinent la langue de Shakespeare.

Dans quantité de domaines, les transports, l’urbanisme, on suggère que la relance post-covid pourrait être verte. Que l’occasion est toute désignée pour combattre les changements climatiques en même temps qu’on redéfinit des industries. Je suis impatient de voir comment le tourisme se saisira de ce grand défi. Impatient, aussi, de lancer un nouveau cycle de dix ans qui n’aura de toute évidence plus rien à voir avec mon parcours des années 2010.

Donnons-nous le droit de voir Venise, Orlando, Paris ou Rome, mais aventurons-nous là où le touriste n’est pas l’unique ami qu’on puisse rencontrer.