Chronique|

Et vint deux mille vingt...

« J’ai remarqué que, depuis la fin de l’année 2021, certains animateurs de télévision et de radio disent "vingt vingt-deux" au lieu de "deux mille vingt-deux". Je trouve que cela prend de l’ampleur et on l’entend même à Radio-Canada. Il me semble que c’est un anglicisme [Bruno Lapointe, Trois-Rivières]. »


Je vais toujours me rappeler cette fois, il y a une quinzaine d’années, où j’avais confirmé l’adresse d’un rendez-vous avec une jeune relationniste : « Alors, c’est bien au cinq cent cinq [505], rue Wellington Sud?

— Non, c’est le cinq zéro cinq. »

Vous me demandez aujourd’hui si l’anglais influence notre façon d’énoncer les grands nombres au Québec. Indéniablement. Et chez certaines personnes, cette manière typiquement anglaise de les décomposer en unités ou en dizaines est en train de supplanter les formules usuelles du français, comme pour l’interlocutrice de mon anecdote.

Pourtant, au siècle dernier, personne ne ressentait le besoin de dire « dix-neuf quatre-vingt-dix » au lieu de « mille neuf cent quatre-vingt-dix ». Qu’y a-t-il de changé?

Nous vivons simplement dans une société beaucoup plus bilingue qu’avant. Mais bilinguisme n’égale pas « bac en traduction ». Et quand on n’est pas traducteur, on a tendance à prendre le chemin le plus court, soit le calque ou, si vous préférez, la traduction littérale : si les anglophones disent « twenty twenty-two », on doit bien pouvoir dire « vingt vingt-deux » en français aussi, non?

Nous pourrions effectivement le faire... et nous le faisons dans certains contextes, par exemple avec les numéros de téléphone : beaucoup de gens les énoncent en considérant les quatre derniers chiffres comme deux nombres compris entre 0 et 99.

Mais pour les années, ce n’est pas dans notre culture.

La chance du cent et du mille

Voyez-vous, les anglophones ont de meilleures raisons que les francophones d’abréger leur façon de dire les grands nombres. Dans cette langue, le vocabulaire conduit rapidement à des formes très lourdes, presque toujours plus longues que leur équivalent français.

Je fais d’abord une parenthèse pour préciser que, lorsque j’emploierai le mot « syllabe » dans cette chronique, je ferai référence à la phonétique. Ainsi, un nombre comme « treize », même s’il est constitué de deux syllabes à l’écrit, n’en compte qu’une seule à l’oral.

Donc, pour exprimer les nombres 100 et 1000, nous avons la chance, en français, d’avoir des mots monosyllabiques, tandis que les mots équivalents en anglais ont deux syllabes («hundred» et «thousand»). Même qu’en anglais, il faut également placer le mot « one » devant « hundred » et « thousand », alors que ce n’est pas nécessaire en français.

Ajoutez que, pour énoncer les nombres entre 100 et 999, l’anglais d’Angleterre recourt à la conjonction « and » entre les centaines et les dizaines (ce « and » est souvent omis aux États-Unis). Ainsi, 112 se dit « one hundred and twelve » (cinq syllabes) alors que l’équivalent français, « cent douze », n’en a que deux. Même quand on tombe dans les 90 — « quatre-vingt-dix » compte quatre syllabes, contre seulement deux pour « ninety », ce qui pourrait nous laisser croire que le français sera plus long cette fois-ci —, la version anglaise ne devient pas plus courte : « nine hundred and ninety-nine » [999] et « neuf cent quatre-vingt-dix-neuf » ont le même nombre de syllabes, soit sept.

Et quand on scrute de plus près ce qui se passe entre 0 et 100, on en arrive à 30 cas où le « nombre français » a moins de syllabes que son équivalent anglais, et 22 cas où c’est l’inverse.

En 1990, c’est l’heure des abréviations

D’où cette nécessité, en anglais, de trouver des formules plus brèves, tel nommer les nombres entre 1000 et 9999 comme une suite de deux nombres compris entre 10 et 99. Les mots « hundred » et « thousand » disparaissent alors complètement, ce qui, dans la plupart des situations, allège grandement le vocabulaire. Mais en français, le gain serait généralement moins intéressant. 

Prenons 1990. En anglais, on passe de « one thousand nine hundred and ninety » (neuf syllabes) à « nineteen ninety » (quatre syllabes). En français, « mille neuf cent quatre-vingt-dix » (sept syllabes) deviendrait « dix-neuf quatre-vingt-dix » (six syllabes). Essayons avec 1534. En remplaçant « one thousand five hundred and thirty-four » (dix syllabes) par « fifteen thirty-four », un anglophone passe de dix à cinq syllabes. Un francophone ne gagnerait que deux syllabes entre « mille cinq cent trente-quatre » et « quinze trente-quatre ».

Vingt cents

Depuis le début de la décennie, nous avons vu apparaître des calques des formes anglaises « twenty twenty », « twenty twenty-one » et « twenty twenty-two ». 

Cette tendance peut s’expliquer par l’attrait de l’allitération (la répétition des mêmes consonnes), qui est ici très forte en anglais. Par exemple, dans « twenty twenty-one », le son [w] s’entend trois fois, et dans « twenty twenty-two », il y a cinq fois le son [t].

L’effet est toutefois beaucoup moins puissant en français. Et entre « deux mille vingt-deux » et « vingt vingt-deux », le gain n’est que d’une seule syllabe.

En somme, « deux mille vingt-quelque » reste la bonne façon de nommer les années que nous traversons.

Certaines personnes vont sûrement se demander, en lisant cette chronique, s’il est acceptable d’énoncer par centaines les nombres compris entre 1100 à 1999. Autrement dit, est-ce correct de dire « quinze cent trente-quatre » au lieu de « mille cinq cent trente-quatre »?

Sachez qu’il n’y a aucun problème. La Banque de dépannage linguistique remarque simplement que, de 1100 à 1699, les formes avec les centaines sont plus courantes, alors qu’à partir de 1700, ce sont celles où l’on énonce le millier.

Mais depuis l’an 2000, c’est drôle, personne n’est tenté de dire « vingt cents ». Je me demande pourquoi...

Perles de la semaine

Une dernière petite visite dans le « Bêtisier 2021 » d’Olivier Niquet à Ici Première.


« Si le chef de l’opposition veut vraiment rassurer les Canadiens dans cette pandémie, il faudrait qu’il commence à faire attention de ne pas pas dire la vérité. »

« En attendant le résultat de ce test, les voyageurs devront rester en quarantine à leurs frais. »

« À vous lire, je constate que l’homme provoque des zivisions... »

« Je suis très heureux d’être ici en compagnie du premier ministre Legros... »

« Les confinements et les mesures drastiques ont des effets désasteurs. »


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steve.bergeron@latribune.qc.ca